Les pesticides
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La polémique autour des pesticides fait rage depuis de nombreuses années, confrontant plusieurs milieux et souvent les experts d'une même branche tant les avis divergent.
Il existe deux principaux pesticides accusés d'être mortels pour les abeilles : le Gaucho fabriqué par la firme allemande Bayer, et le Régent TS de l'entreprise également allemande BASF. Nous allons nous focaliser principalement sur les événements ayant eu lieu en France, un des pays les plus stricts sur l'homologation de ces pesticides et où le nombre d'études est important.
Modes d'action des pesticides
La molécule active du Gaucho est l'imidaclopride, de la famille des néonicotinoïdes, qui attaque le système nerveux central des insectes (1). Le Régent TS utilise quant à lui la molécule fipronil, qui agit aussi sur le système nerveux. Ces produits sont appliqués sur la graine et non au moment de la floraison ; ils ne sont donc pas censés s'exprimer dans les parties florales (2). De plus, selon le physiologiste végétal Patrick Ravanel du CNRS, le fipronil est peu mobile et peu soluble dans l'eau (3). Il y aurait donc tout lieu de penser que les abeilles, butinant les fleurs, ne peuvent pas être en contact avec ces pesticides, ou alors en quantités infimes. Et l'on s'est simplement basé sur ces simples hypothèses...
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Un problème d'époque et de moyens
En effet, les pesticides auraient vraisemblablement été homologués sans examen préalable. Axel Decourtye, ecotoxicologue de l'association technique de coordination agricole, explique à Vincent Tardieu dans L'étrange silence des abeilles (2), que « de toute façon en 1992, nous n'aurions sans doute rien vu ! », la faute aux limites de détection de l'époque. Les effets ne tardent pourtant pas à se faire remarquer : directement après le début de l'utilisation massive du Gaucho en France, des apiculteurs déclarent de pertes de colonies de 60%-70% (4) après que les abeilles aient butiné des champs traités au Gaucho. S'ensuit alors une longue bataille entre les apiculteurs qui voient leur colonies disparaître, les entreprises chimique qui se défendent de toute responsabilité, et les politiques qui ont hésitent entre principe de précaution et des preuves tangibles. Les études et contre-expertises s'enchaînent, mais arrivent toujours après coup. Le problème est nouveau, il a donc fallu donc créer des protocoles, et l'étude est vite dépassée car les technologies se développent rapidement, toujours selon Axel Decourtye. Il est donc difficile de trouver une réponse.
Des études contradictoires
Les publications sur ce sujet se sont multipliées depuis 20 ans, mais aucune n'a réussi à déterminer les effets des pesticides sur les abeilles. Les apiculteurs constatent des faits indéniables, tous les chercheurs s'y accordent, mais comment le prouver ? Des résidus de pesticides ont été relevés dans les colonies d'abeilles mortes (5). Pourtant, le Comité scientifique et technique (CST) a évalué les risques du Gaucho et du Régent TS et n'a pas réussi à trouver une conclusion cohérente sur la léthalité ni sur les effets neurologiques. Il y a un effet indéniable, mais les doses d'expositions paraissent trop faibles pour être mortelles. Selon Jean-Paul Faucon, chef de l'unité de pathologie de l'abeille à l'Afssa : « C'est clair qu'il y a une exposition de l'abeille aux pesticides [...] et que ceux-ci ont une action sur son organisme. Mais on ne peut pas la mettre en évident avec les techniques et les méthodes disponibles. Nous nous trouvons dans une zone d'incertitude. » (2).
Le grand problème est que parmi le grand nombre d'études réalisées, aucune n'est comparable. Chacune étudie une matrice (miel, pollen, ...) différente, avec une méthodologie différente, sur des populations de tailles variables et avec des moyens technologiques incomparables. Les conclusions sont alors contradictoires entre elles. Cela permet à chaque parti de se référer à l'étude qui lui convient le mieux pour appuyer ses arguments.
Pendant ce temps, les pesticides persistent
Il manque donc trop d'informations, mais ces produit continuent à être utilisés. Interdits en France depuis 1999, 2001 et 2004 sur les différentes cultures, les autorités ont permis aux agriculteurs de terminer leurs stocks au-delà de l'interdiction. Dans le reste de l'UE, le Gaucho n'est que peu inquiété et en 2007 l'autorisation de commercialisation du fipronil a même été renouvelée. Depuis 2008, deux nouveaux pesticides arrivent sur le marché : le Cruiser et le Poncho, très proche du Gaucho. Ces produits font immédiatement des ravages dans les colonies et sont rapidement suspendus en Allemagne. Même après l'interdiction, les colonies continuaient à mourir. C'est à ce moment que l'on s'est rendu compte de la persitance des pesticides dans le sol. En effet, le Gaucho par exemple est toujours autorisé sur les culture où les abeilles ne butinent pas (betteraves, ...). Avec la rotation des cultures, les plantes seront contaminées sans avoir été traitées, car ces pesticides persitent dans les sols plus d'un an (6). Ce n'est pas tout, le pesticide peut d'évaporer et retomber avec les eaux de pluie et créer une nouvelle source de contamination pour les abeilles (7).
Le mystère enfin levé ?
Il semble impossible de trancher sur la responsabilité des pesticides dans la mort des abeilles. La grande zone d'ombre des études est la dose léthale qui paraît ne jamais être atteinte, mais qui, vraisemblablement agit sur les abeilles, voire les tue. Une étude à paraître a peut-être la réponse.
Des chercheurs de l'Inra (Institut national de la recherche agronomique) démontrent à travers cette étude (8) que la cause de la mortalité des abeilles est la combinaison d'agents infectieux. L'imidaclopride (Gaucho) à doses infimes affaiblirait l'organisme des abeilles, ce qui les rend vulnérables à la nosémose ou à d'autres parasites et virus. (lien vers autre texte). La combinaison de différents pesticides, l' « effet cocktail », est également une cause de mortalité. Non seulement les produits s'accumulent dans la cire au fil des années, mais les effets synergiques sont très inquiétants. Cela pourrait expliquer pourquoi les études précédentes n'arrivaient pas à justifier la mort des abeilles en-deçà des doses léthales. Il fallait donc prendre en considération l'environnement total des abeilles et ne pas se focaliser sur un seul produit, étant donné qu'elles sont exposées à plus de 211 pesticides (8).
Cette étude fait déjà écho aux USA où d'autres chercheurs arrivent aux mêmes conclusions. Peut-être que le combat des expertises touche enfin à sa fin...
(1) ↑ Quantification
of toxins in a Cry1Ac+CpTI cotton cultivar and its
potential effects on the honey bee
Apis mellifera L., P. Han, C.Y. Niu,
C.L. Lei, et al., Ecotoxicology, 2010, 19,
1452-1459.
(2) ↑ L'étrange silence des abeilles, enquête sur un déclin inquiétant, Vincent Tardieu, Ed. Belin, 2009.
(3) ↑ Fipronil
Metabolism and Dissipation in a Simplified Aquatic
Ecosystem, A. Aajoud, P. Ravanel, M. Tissut,
Journal of Agricultural and Food
Chemistry, 2003, 51, 1347-1352.
(4) ↑
L'insecticide qui fait tourner en bourrique abeilles
et chercheurs. Le Gaucho est suspecté de tuer
les butineuses. L'expertise n'a pas
conclu, C. Corroler, Libération, 8.01.1999.
(5) ↑ A survey
of pesticide residues in pollen loads collected by
honey bees in France, M.-P. Chauzat et al,
Journal of Economic Entomology, 2006, 99,
253-262.
(6) ↑ Insecticides
systémique : de nouveaux risques pour les insectes
pollinisateurs, R. Charvet et al.,
Ann Pharm Fr, 2004, 62, 29-35.
(7) ↑ Produits
phytosanitaires dans les eaux de pluis de la région
Nord-Pas-de-Calais,
Institut Pasteur
de Lille, 2003, 59 pages.
(8) ↑ Mort des abeilles, deux supects démasqués, R. Mulot, Sciences et Avenir, 2011, 771, 76-83.
